AVANT-PROPOS

 

 

 

      Il est sans doute incertain si le monde connaîtra enfin un jour la paix, mais peut-on la connaître tant que l’esprit ne sera pas libéré ? Et l’esprit peut-il être libre sans Sade ? Question  non-rhétorique, sérieuse, et de toute première nécessité, même si encore absurde pour certains, ou même révoltante pour d’autres[1] ; mais n’est-ce pas aussi tout simplement parce que nous avons oublié la belle, la grande philosophie de la nature du siècle des Lumières ? Qu’il faille relire Voltaire, certes, et Rousseau, Kant, Diderot, Montesquieu, personne n’en doute, il faut les relire tous. Mais surtout Sade, parce qu’il est ici leur maître à penser à tous, et le seul à donner de cette philosophie, qui est le véritable chef-d’oeuvre des Lumières, une idée exacte et complète. Lui seul en est « le scriptographe exact et impassible » [2], selon la belle formule de Marcel Hénaff.

 

      Et d’autant qu’il s’agit d’une philosophie toute simple en effet dans ses principes, si puissante dans ses conséquences, puisqu’elle se contente, assez modestement, d’expliquer la pensée - et donc aussi la morale - en termes de nature. Ce qui est naturel est aussi de ce seul fait moral. Le penser donc (le cogito) y reste éthique, quand bien même la pensée (cogitatum) pourrait être « immorale » (selon les règles de la société), distinction essentielle, et que les lois ou règles sociales ignorent, alors que toute aliénation commence justement avec cette ignorance, puisque c’est d’abord la confusion du cogito avec le cogitatum, n’en doutons pas, qui alimente les fanatismes, et les industries psychiatrique et carcérale. C’est la pensée qui tue ou devient folle, pervertit le penser, tuant enfin aussi la pensée elle-même. Mais le penseur sadien ne peut jamais être aliéné, car s’il est bien cet Unique que décrit Maurice Blanchot, c’est en termes d’universalité, et que l’universel, bien sûr, ne peut jamais être un crime.

 

      Du 12 au 15 mars 2003, des chercheurs et des spécialistes venus du monde entier se sont réunis à Charleston, Caroline du Sud, USA, pour une période de réflexion et d’échange de vues sur la vie et l’oeuvre du marquis Sade. Ce volume contient une partie de leurs brillantes et intéressantes communications, dont nous espérons qu’elles contribueront à cette libération de l’esprit à laquelle Sade nous convie, et nous initie aussi, tant il est plus que jamais vrai, et comme l’écrivait déjà Gilbert Lély, que « Tout ce que signe Sade est amour ».

     

                                                               

 

        Charleston, Caroline du Sud,

 le 26 septembre 2003



[1] Roger Shattuck ou Laurence L. Bongie, par exemple, qui semblent avoir vu en Sade quelque nouvel avatar du diable lui-même. Voir respectivement leur Le Fruit défendu de la connaissance  (Paris : Hachette, 1998), et Sade : A Bibliographical Essay  (Chicago : Chicago Univesity Press, 1998).

[2] Marcel Hénaff, L’Invention du corps libertin. Paris : PUF, 1978, p. 323.